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  • Face à face : la parenté homosexuelle en débat

    Par Marine Deffrennes   -  Publié le 20 mai 2010 - Terrafemina

    En Angleterre, en Belgique, en Espagne, les homosexuels ont le droit d’adopter ou de concevoir un enfant. En France le débat est loin d’être clos. Le psychanalyste Jean-Pierre Winter et le porte-parole de l’APGL –Association des Parents et Futurs Parents Gays et Lesbiens-, confrontent leurs points de vue.

    Etre parent, un droit ?

    Jean-Pierre Winter est psychanalyste, il vient de publier un essai dense aux éditions Albin Michel : Homoparenté, Naître de parents de même sexe. Philippe Rollandin est le porte-parole de l’Association des Parents et Futurs Parents Gays et Lesbiens –APGL-, créée en 1986 pour aider et défendre les familles homoparentales et leur donner une existence juridique.

    Terrafemina : Depuis que les homosexuels revendiquent le droit à devenir parents, un nouveau concept a vu le jour : la « parentalité ». Que signifie-t-il exactement ?

     Jean-Pierre Winter : La parentalité est un terme qui s'est imposé au détriment du concept de parenté. Elle désigne un lien fondé sur les soins que des adultes tutélaires se doivent de dispenser à des enfants dont ils ont la charge. Ces adultes, de ce fait, sont des éducateurs faisant fonction de parents, mais sans le lien de filiation qui résulte des conditions légales et biologiques dans lesquels ils ont été conçus. Les "accidents" de la vie font que des enfants naissent dans des circonstances particulières, et ne vivront pas avec ceux qui leur ont donné la vie. Dans cette occurrence des procédures juridiques et médicales ont été inventées pour pallier les effets de ces accidents : FIV, PMA, adoptions, ...Mais ces artefacts ont été conçus pour remédier dans l'après-coup aux aléas de l'existence. Qu'elles puissent être utilisées a priori pour autoriser des "parents" à faire des enfants relève d'une autre problématique.

    Philippe ROLLANDIN : Tristan Bernard disait « les homosexuels ne se reproduisent pas et pourtant il y en a de plus en plus ». Le célèbre humoriste est dans l’erreur. Les homosexuel(le)s ont une parfaite capacité à procréer. Mais, pendant longtemps, ils ont intériorisé l’idée que leur orientation sexuelle était incompatible avec leur envie et leur désir de fonder une famille. La société, l’ordre social faisaient tout pour les conforter dans cette idée. Le fait de société nouveau est que les homosexuel(le)s ont fait tomber cet interdit. Il n’y a pas de droit à la parenté ou à la parentalité mais un désir et un projet parental qui ne sont pas moins légitimes que ceux des hétérosexuel(le)s, célibataires ou en couples. Ces naissances ne sont en rien « accidentelles », au contraire, elles sont voulues, désirées. Que ce soit par FIV, insémination, Gestation pour autrui ou adoption, l’accès à cette parenté ou cette parentalité n’est pas un long fleuve tranquille, c’est une affaire de volonté qui résulte de la force du projet parental.

    Terrafemina : Le schéma « un homme + une femme = un enfant » est-il encore la norme dans notre société, au vu des nombreux recours aux techniques d’aide médicale à la procréation avec dons d’ovocytes ou de spermatozoïdes ?

    Ph.R. : Ce n’est plus une norme, c’est un schéma familial parmi d’autres au même titre que les familles recomposées, monoparentales, homoparentales et pluriparentales dans le cas de coparentalité mettant en « scène » des couples de même sexe. Les techniques de procréation médicalement assistée –PMA- permettent à ces nouvelles familles d’exister et posent de fait un questionnement fort à la société. A l’APGLAssociation des Parents et Futurs Parents Gays et Lesbiens-, nous ne considérons pas que les techniques de PMA doivent permettre de faire n’importe quoi. Nous demandons leur accès aux  homosexuel(le)s et aux couples de même sexe mais avec un encadrement et des règles éthiques. La question « comment on fait des bébés ? » n’est pas la plus importante. La vraie question est « pourquoi on fait des bébés ?». La réponse, c’est le projet parental, l’engagement. D’autre part, pour que la famille homoparentale devienne un schéma familial de plein droit, il faut modifier les lois afin que la filiation des deux parents soit reconnue.

    J-P.W. : Que ce soit par un coït ou par l'intermédiaire d'un don de gamètes pour faire un enfant il faut un homme et une femme. Il ne s'agit pas d'une norme mais d'un fait. Le recours à la notion d'une norme est un argument purement rhétorique tendant à effacer ce fait. Ici l'idéologie tend à se substituer à la réalité : l'homme se reproduit par la voie sexuelle

    Et l’enfant dans tout ça ?

     Terrafemina : Jean-Pierre Winter, vous avancez dans votre livre le risque d’une « faille psychique » chez un enfant qui serait élevé par un couple homosexuel. Ces enfants, ils seraient 300000 en France, n’ont-ils pas les mêmes problèmes que ceux élevés sans père ou sans mère ?  

     Philippe ROLLANDIN (photo) : Je tiens à la disposition de Jean-Pierre Winter, une bibliographie recensant des centaines d’études internationales qui démontrent que les enfants vivant et grandissant dans un contexte homoparental sont autant épanouis et équilibrés que les autres, qu’ils n’ont pas plus de difficultés psychiques que les autres. Je l’invite à venir dans les manifestations que nous organisons pour les enfants de nos adhérents et à discuter avec des adolescents et de jeunes adultes issus de familles homoparentales. Il comprendra vite qu’il n’y a aucune « faille psychique » du fait de vivre dans une famille homoparentale. 

    Jean-Pierre Winter : Tout d'abord ce chiffre de 300 000 enfants ne correspond à aucune source statistique. Mais à supposer qu'il corresponde à une réalité (plus proche de 30 000) j'avance qu'ils auront sans doute les mêmes problèmes que les enfants élevés dans des familles où le bricolage de la filiation est ce qui domine. En outre les "études" régulièrement évoquées le plus souvent commanditées par les associations militantes et financées par elles, ne prouvent rien. Pour la raison qu'elles ne tiennent aucun compte des blessures invisibles qui attendent quelquefois des décennies pour se manifester. La clinique de la maltraitance ou de l'inceste nous a appris à ne pas croire aux "démonstrations d'adaptation" des enfants qui souffrent. Aucun enfant ne prend le risque, à moins d'y être incité, de s'élever contre les adultes qui l'éduquent au risque de perdre le lien, aussi ténu soit-il.

    Philippe Rollandin : Concernant le nombre de ces enfants, L’Institut national des études démographiques évalue à 40 000, le nombre d’enfants vivant dans un contexte homoparental. Pour notre part, nous l’évaluons à 200 000. Ce décalage s’explique par les différences de bases de calcul qu’il serait trop long d’expliquer ici. Mais ce qui est sûr, c’est que le nombre de familles homoparentales ne cesse d’augmenter.

     Terrafemina : Vous soulevez également la question de la « filiation ». De plus en plus d’enfants nés de dons de sperme ou d’ovocytes réclament le droit de connaître leurs parents génétiques. Faudrait-il renoncer à l’anonymat du don ?

     J-P.W. : Un enfant qui ne peut pas connaître sa filiation est tourmenté par l'énigme de son origine. Le passé absorbe alors l'avenir; ce qui se révèle douloureusement le plus souvent au moment où il envisage lui-même d'avoir une descendance.

     Ph.R. : Nous sommes favorables au maintien de l’anonymat du don pour plusieurs raisons. D’abord, parce que la levée de l’anonymat provoquerait une chute des dons. Ceux qui le font ont une démarche altruiste et nullement une demande de reconnaissance de parenté. Cet effondrement provoquerait l’apparition d’un véritable marché du gamète, ce qui est rare étant cher. Ensuite, si on considère que le projet parental est déterminant dans la reconnaissance du fait parental, la levée de l’anonymat remettrait en cause ce principe.

    Reste la question des origines qui est très importante. Il est assez évident qu’il faut dire le plus tôt possible la vérité à un enfant afin de dédramatiser la question.

     Terrafemina : Pensez-vous que l’adoption soit une démarche plus adaptée pour les couples homosexuels ?

     Ph.R. : Elle n’est ni plus ni moins adaptée que les autres démarches  – Insémination avec donneur connu ou inconnu, coparentalité et gestation pour autrui. Chaque couple doit pouvoir construire son projet parental selon sa sensibilité. Reste que pour permettre ce choix de projet, il faut légaliser l’adoption pour les couples de même sexe et engager une action, sur le plan international, pour que ce droit puisse réellement s’exercer. Il faut savoir que les pays d’adoption refusent les dossiers émanant de couples de même sexe. Nos voisins belges en font l’amère expérience. Les couples de même sexe ont l’agrément depuis 2006 mais, à ce jour, aucune adoption n’a pu être réalisée en raison de cet obstacle international.

     J-P.W : Pourquoi les homosexuels qui pensent que pour un enfant l'important, le décisif, est le "projet parental", pourquoi tiennent-ils tant à ce que leur enfant soit génétiquement issu de l'un ou l'une d'entre eux? Cette contradiction démontre bien que la filiation ne peut se réduire à la mise en acte d'un "projet" aussi généreux soit-il. La filiation s'avère être tant réelle que construite. Le seul moyen d'être cohérent serait d'admettre que les couples homosexuels qui veulent fonder une famille puissent avoir recours à l'adoption par l'un des partenaires avec un statut à inventer pour l'autre. Ensuite l'histoire dira si cette situation est favorable ou non pour les enfants.